Quelle femme porte quel sac de luxe ?



L’introduction n’a, vous vous en doutez, rien à voir avec les sacs. Ou presque.

Il y a des questions qu’on n’ose pas poser à voix haute parce qu’elles semblent trop simples, trop directes, presque indécentes dans leur franchise. Et pourtant ce sont souvent les seules qui vaillent la peine d’être posées. J’ai passé des années à observer les femmes – ce qui, dans mon cas, n’a jamais vraiment été un effort – et à me demander pourquoi certaines d’entre elles, pourtant intelligentes, cultivées, avec un vrai sens du style, finissaient par porter exactement le même sac que la femme qu’elles méprisent le plus au bureau.

La réponse ne se trouve ni dans les magazines ni dans les boutiques. Elle se trouve dans les terrasses de café, les halls d’hôtel, les couloirs des aéroports. Dans l’observation tranquille et sans jugement – ou avec un tout petit peu de jugement, avouons-le – de qui tient quoi sous quel bras, et surtout pourquoi.

Parce que le sac, contrairement au vêtement, ne ment pas. On peut s’habiller pour ce qu’on voudrait être. Le sac, lui, dit ce qu’on est. Parfois ce qu’on croit être. Parfois ce qu’on était il y a dix ans. Parfois les trois à la fois, dans une cacophonie identitaire que seul un accessoire à 2 000 euros peut produire.

Les femmes Louis Vuitton Monogram (Speedy, Neverfull)

Sac Louis Vuitton monogram

Type d’acheteuse : celle qui veut un signal universellement lisible – et qui l’obtient, en effet, puisque le monogramme LV est désormais aussi discret qu’un klaxon de camion sur l’autoroute. Elle a travaillé dur pour se l’offrir, ou se l’est fait offrir pour une occasion marquante, ou l’a ramené de Dubaï dans un état semi-liquide après une nuit de shopping thérapeutique.

Motivation : appartenance. Le monogramme est un laissez-passer social dont elle connaît le prix exact – et dont la contrefaçon achetée à Bangkok est devenue si perfectionnée qu’elle-même ne fait parfois plus la différence, ce qui devrait lui poser plus de questions existentielles que ça n’en pose.

Professions : assistante de direction, commerciale, cadre intermédiaire, et dans un registre légèrement différent mais statistiquement non négligeable : influenceuse lifestyle avec 4 200 abonnés.

Les femmes Chanel (2.55 / Boy Bag)

Sac Chanel noir chaîne dorée

Type d’acheteuse : deux profils radicalement distincts qu’il serait criminel de confondre, et qu’elles ne se privent pas de se rappeler mutuellement lors de chaque dîner en ville. La 2.55 classique : élégante, discrète, a grandi dans un environnement où Chanel était déjà présent – ou a consacré les cinq dernières années à donner exactement cette impression. Le Boy : plus affirmée, entre dans une pièce avant même d’ouvrir la bouche, et considère que c’est un compliment.

Motivation : pour la 2.55, perpétuer quelque chose – un héritage, une classe, une certaine idée d’elle-même. Pour le Boy, imposer quelque chose – à son patron, à ses collègues, à l’ex qui pensait qu’elle n’y arriverait pas. Les deux se regardent en chiens de faïence et s’accordent sur un seul point : elles ont toutes les deux beaucoup mieux que les autres.

Professions : avocate, directrice artistique, femme de dirigeant pour la 2.55. Cheffe d’entreprise, journaliste de mode, architecte pour le Boy – avec dans les deux cas un port de tête qui dit clairement que vous avez bien de la chance qu’elle vous parle.

Les femmes Hermès Birkin

Sac Hermès Birkin cuir luxe

Type d’acheteuse : elle ne l’a pas acheté sur un coup de tête. Soit parce qu’elle a attendu des années sur liste d’attente avec la patience d’une sainte – et la sainte en question sait pertinemment qu’elle n’attend pas le paradis mais un sac en crocodile. Soit parce qu’elle n’a jamais eu à attendre du tout, ce qui, dans un sens différent, en dit encore plus long sur qui elle est et comment elle est arrivée là.

Motivation : l’aboutissement, pas le point de départ. La femme qui porte une Birkin comme premier sac de luxe n’existe que dans deux contextes : les héritières et les épouses de footballeurs. Ce qui, convenons-en, ne se recoupe presque jamais – sauf dans certains quartiers de Dubaï et lors des remises de prix à Monaco.

Professions : cheffe d’entreprise confirmée, chirurgienne, et une catégorie floue mais omniprésente de femmes dont le mari a “fait de l’immobilier” sans que jamais personne ne sache exactement de quel immobilier il s’agit.

Les femmes Hermès Kelly

Sac Hermès Kelly élégant

Type d’acheteuse : la Kelly est le sac des femmes qui trouvent la Birkin un tout petit peu vulgaire – position parfaitement défendable et parfaitement insupportable selon l’heure et votre taux de glycémie. Elle ne vous dira jamais qu’elle trouve la Birkin vulgaire, bien sûr. Mais elle n’aura pas besoin de le dire.

Motivation : la longévité plutôt que le statut pur. Ce sac durera plus longtemps que la plupart de ses mariages, ce qu’elle sait pertinemment et ce qui contribue, d’une certaine façon, à sa valeur sentimentale.

Professions : notaire, médecin, haute fonction publique, et une certaine catégorie de femmes politiques qui tiennent à montrer qu’elles ont du goût sans paraître dilapider quoi que ce soit – l’art du message contradictoire porté à son sommet.

Les femmes Dior (Lady Dior / Saddle)

Sac Dior Lady élégant

Type d’acheteuse : romantique incurable pour la Lady Dior – elle a pleuré devant The Crown, se souvient exactement où elle était quand Diana est morte alors qu’elle avait trois ans, et a une opinion sur Kate Middleton que personne ne lui a demandée. Nostalgique des années 90 pour la Saddle, avec une bonne dose d’ironie sur elle-même, dit-elle – mais l’ironie cesse généralement au moment de sortir la carte bleue.

Motivation : l’esthétique avant le signal social, ce qui est noble en théorie. En pratique, elle vérifie quand même dans la vitre du magasin que les gens l’ont remarquée. Une fois. Deux fois. Bon, trois fois, mais c’était pour la lumière.

Professions : styliste, photographe, chargée de communication, et d’une façon générale tout métier dont l’intitulé exact reste légèrement mystérieux y compris pour ses proches.

Les femmes Bottega Veneta

Sac Bottega Veneta cuir tressé

Type d’acheteuse : celle qui connaît assez les codes pour les ignorer ostensiblement – et qui tient énormément à ce que vous sachiez qu’elle les ignore. L’anti-logo comme logo suprême : techniquement un paradoxe, pratiquement un mode de vie, socialement le snobisme le plus sophistiqué qui existe parce qu’il se déguise en son contraire. Elle est très fière de ne pas être comme les autres. Exactement comme les autres porteuses de Bottega.

Motivation : être reconnue par les dix personnes qui savent, plutôt que par les mille qui regardent sans comprendre. Les dix en question se reconnaissent entre eux d’un hochement de tête imperceptible dans les vernissages. C’est tout l’intérêt.

Professions : architecte d’intérieur, éditrice, consultante – tout ce qui permet de facturer 800 euros la journée en portant des vêtements qui semblent en avoir coûté 40.

Les femmes Prada (Galleria / Re-Edition)

Femme avec sac Prada

Type d’acheteuse : intellectuelle, ou qui aime se penser comme telle – la nuance est infime et, la concernant directement, elle ne fera pas la distinction. Légèrement condescendante envers les porteuses de Vuitton, ce qu’elle n’avouerait jamais en public mais confirmerait volontiers après deux verres de naturel.

Motivation : la marque comme marqueur culturel. Elle a vu Le Diable s’habille en Prada au moins trois fois – deux fois pour Meryl Streep, une fois pour se rappeler pourquoi elle a quitté ce job en agence de com.

Professions : enseignante-chercheuse, curatrice, rédactrice en chef, dans l’édition – soit tous les métiers qui paient si mal que le sac finit par valoir deux mois de salaire, ce qui est une information qu’on garde pour soi.

Les femmes Celine (Triomphe / Cabas)

Femme avec sac Celine minimaliste

Type d’acheteuse : minimaliste convaincue et convaincante. Elle a fait le tri dans sa garde-robe il y a trois ans, a lu Marie Kondo en diagonale, n’a gardé que ce qui “suscite la joie” – et s’achète quand même un sac à 1 800 euros, ce qui suscite effectivement une certaine joie, preuve que le système fonctionne.

Motivation : l’épure comme position esthétique et, ne nous racontons pas d’histoires, comme posture sociale extrêmement efficace dans les dîners parisiens où dire “je ne fais plus rien de superflu” est la chose la plus superficielle qu’on puisse dire.

Professions : designer, directrice de galerie, et une sous-catégorie fascinante : la femme dans la finance ou la tech qui a un appartement impeccablement décoré et des plantes qui ne meurent jamais, ce qui en dit long sur son rapport au contrôle.

Les femmes Saint Laurent (Sac de Jour / Lou)

Sac Saint Laurent monogramme cuir

Type d’acheteuse : rock, ou en tout cas l’idée qu’elle se fait du rock depuis son appartement du 11ème avec vue sur cour. Elle voulait peut-être une Chanel Boy mais a préféré exprimer sa singularité – ou son budget ne lui a pas laissé le choix, et les deux récits coexistent dans sa tête avec une harmonie remarquable.

Motivation : l’attitude avant le statut, ce qui est séduisant en soi. Ce qui est aussi exactement le message que le département marketing de Saint Laurent lui a soufflé dans une campagne à 40 millions de budget, mais l’authenticité, c’est compliqué.

Professions : relations publiques, dans la musique, le cinéma, la presse people – tout milieu où “cool” est une compétence qui figure implicitement dans la fiche de poste et explicitement dans les frais de représentation.

Les femmes Longchamp Le Pliage

Sac Longchamp Le Pliage pratique

Type d’acheteuse : pragmatique, et fière de l’être avec une intensité qui, paradoxalement, ne l’est pas du tout. Elle trouve les autres légèrement ridicules de se battre pour un sac. Ce à quoi les autres répondent intérieurement qu’elle a un peu tort. Ce à quoi elle répondrait qu’ils ont un peu raison. Ce débat n’a jamais lieu, ce qui est peut-être mieux pour tout le monde.

Motivation : l’utilité pure, revendiquée comme une vertu morale dans une société du paraître – ce qui est soit très courageux, soit une façon très élégante de se réconcilier avec son budget. Les deux, probablement.

Professions : étudiante, professeure, cadre qui voyage beaucoup et n’a aucun temps à perdre avec ces histoires – et qui le fait savoir, ce qui prend paradoxalement beaucoup de temps.

Tout ceci est évidemment subjectif, partial, caricatural, et l’assume sans la moindre honte. La vraie sociologie d’un accessoire ne se lit pas dans ses caractéristiques techniques mais dans ce que révèle le choix de celles qui le portent – et dans ce que trahit le regard de celles qui regardent. Les deux en disent souvent autant.

Dites-moi dans les commentaires si vous vous reconnaissez. Ou si vous pensez que je me trompe sur votre sac – ce qui serait statistiquement une première, et mérite donc d’être documenté.


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