Il y a des convictions qu’on ramasse sans y penser, qui circulent comme des évidences, et que personne ne s’avise de tester. Voici l’une des plus installées : les hommes préfèrent invariablement les femmes minces. On vous l’a servie des deux côtés : dans les magazines féminins qui en font un drame, dans les magazines masculins qui en font une fierté, dans les commentaires de buffet entre collègues, partout. L’évidence tient du paysage.
Sauf qu’une équipe de chercheurs britanniques a eu l’idée curieuse de vérifier. Ils ont pris 81 hommes, les ont divisés en deux groupes, ont fait passer l’angoisse à l’un des deux, et leur ont ensuite demandé à tous d’évaluer des silhouettes féminines. Les résultats, publiés en 2012 dans PLoS ONE, n’ont pas fait la une en France jusqu’à ce que Le Figaro Santé les relaie. Ils méritent pourtant qu’on s’y arrête, parce qu’ils ébrèchent sérieusement l’idée que la préférence masculine pour la minceur serait une donnée stable.

L’étude, son protocole, et pourquoi il est plus malin qu’il n’en a l’air
Les chercheurs s’appellent Viren Swami et Martin J. Tovée. Le premier est un psychologue social, alors à l’Université de Westminster à Londres, qui a bâti une bonne partie de sa carrière sur les mécanismes de perception corporelle. Le second est neurobiologiste à Newcastle, spécialisé dans la modélisation des préférences de silhouettes. Leur article paraît le 8 août 2012 dans PLoS ONE, revue en accès libre à comité de lecture, sous le titre The Impact of Psychological Stress on Men’s Judgements of Female Body Size.
Le protocole repose sur un outil bien connu des psychologues : le Trier Social Stress Test. Concrètement, on prend un volontaire, on lui annonce qu’il va devoir défendre sa candidature à un poste devant un jury froid et muet, pendant plusieurs minutes, sans notes. Puis on lui impose un calcul mental en marche arrière à voix haute, jugé par ce même jury. C’est une des procédures les plus fiables pour produire un stress psychosocial aigu en laboratoire, mesurable par le cortisol salivaire.
81 jeunes hommes britanniques hétérosexuels ont participé. La moitié passe le Trier. L’autre moitié, le groupe contrôle, reste tranquillement dans une pièce à lire des magazines neutres. Ensuite, tous évaluent une série de photos de femmes réelles représentant un éventail complet de corpulences, du très maigre au très corpulent, sur une échelle d’attractivité standardisée (la Photographic Figure Rating Scale, qui couvre dix silhouettes d’IMC croissant).
Ce que les stressés trouvent plus attirant, et ce qu’ils ne trouvent plus repoussant
Les écarts entre les deux groupes sont nets. Trois résultats principaux.
Premier résultat : la silhouette idéale des hommes stressés est sensiblement plus corpulente que celle des hommes détendus. En moyenne, ils désignent la silhouette numérotée 4,44 sur l’échelle, contre 3,90 pour le groupe contrôle. Une demi-unité d’écart sur une échelle de 10, c’est suffisant pour correspondre à une différence d’IMC bien visible à l’œil nu : on passe d’une silhouette franchement mince à une silhouette normale, presque ronde selon les standards médiatiques.
Deuxième résultat, plus intéressant encore : les hommes stressés notent plus favorablement les silhouettes rondes et corpulentes en général, pas seulement leur favorite. La plage de corpulence qu’ils jugent acceptable s’élargit par le haut. Les silhouettes qui auraient été pénalisées en temps normal remontent dans leur estime.
Troisième résultat : symétriquement, ils trouvent les silhouettes très maigres moins attirantes que le groupe non-stressé. Leur préférence ne se contente pas de monter vers le haut, elle se désintéresse aussi du bas de l’échelle.

Pourquoi le stress décale les préférences vers le haut
Swami et Tovée proposent une explication qui s’inscrit dans la littérature existante. Dans les contextes ressentis comme précaires, instables ou menaçants, certaines préférences corporelles bougent de façon prévisible. Plusieurs études avaient déjà montré que les populations humaines confrontées à l’insécurité alimentaire, à la pauvreté, ou à des environnements difficiles, valorisent davantage les silhouettes plus corpulentes. C’est documenté chez les Hadza de Tanzanie, chez les Sami de Finlande, et dans des études transculturelles comparant des dizaines de pays.
L’hypothèse, c’est que le cerveau associe spontanément la corpulence à trois choses : des ressources suffisantes pour manger à sa faim, une capacité à traverser les périodes de disette, et une certaine maturité. Quand le contexte se durcit, ces signaux prennent une valeur accrue. La minceur extrême, qui peut signaler le manque, perd au contraire de l’attrait.
Ce qui est original dans l’étude de 2012, c’est qu’elle déplace ce mécanisme du niveau des populations entières au niveau de l’individu, et même au niveau du moment. Il suffit d’un stress aigu, induit en laboratoire par vingt minutes d’entretien professionnel simulé, pour que les préférences bougent. La plasticité est bien plus rapide qu’on ne l’imaginait. Notre cerveau recalibre ses critères en temps réel, selon l’état perçu du monde.
Les idées reçues qui en prennent un coup
« Les hommes préfèrent universellement les femmes minces. » L’étude ne dit pas le contraire dans l’absolu. Le groupe contrôle, tranquille, préfère effectivement des silhouettes plus minces que le groupe stressé. Mais elle montre que cette préférence est contextuelle, pas absolue. Un homme en situation de stress professionnel, financier ou émotionnel ne regarde pas les femmes avec les mêmes yeux qu’un homme rentré de vacances. Ce qui est présenté partout comme une constante biologique s’avère être une variable, largement sensible à l’état psychique du moment.
« Les préférences esthétiques sont figées dès l’adolescence. » Faux aussi. La perception esthétique se recalibre en quelques minutes sous l’effet d’un stresseur. Les chercheurs ne prétendent pas que toute l’éducation esthétique d’un homme se réécrit à chaque embouteillage, mais que la fenêtre de ce qu’il trouve attirant à un instant donné bouge nettement selon son état intérieur.
« Les médias imposent un modèle que personne ne désire vraiment. » Thèse fréquente dans les milieux critiques de la culture visuelle. L’étude de 2012 la nuance : les hommes non-stressés préfèrent bien des silhouettes plus minces que les hommes stressés, ce qui suggère que les standards médiatiques rencontrent tout de même un écho chez une population confortable. Mais elle confirme aussi que ces standards ne sont pas ressentis comme désirables par tous les hommes, ni par le même homme tout le temps.
Les limites de l’étude, qu’il faut mentionner pour rester honnête
L’effet est statistiquement significatif mais modeste en taille. Une demi-unité d’écart sur une échelle de silhouettes, c’est mesurable et reproductible, ce n’est pas un basculement radical. L’échantillon est également petit : 81 hommes, tous britanniques, tous étudiants, tous jeunes. La généralisation à d’autres âges, d’autres cultures, d’autres formes de stress (chronique plutôt qu’aigu, notamment) demanderait d’autres études. Ce que l’étude montre, c’est qu’il existe un mécanisme de recalibrage rapide des préférences esthétiques par l’état de stress. Elle ne prétend pas chiffrer avec précision à quel point ce mécanisme influence la vie amoureuse réelle de la population générale.
Par ailleurs, elle ne mesure qu’une préférence esthétique déclarée sur photo. Ce qu’un homme choisit réellement comme partenaire dans sa vie intègre cent autres variables (compatibilité, personnalité, milieu social, valeurs, hasard des rencontres) dont les études de ce type ne rendent pas compte.
Ce qu’on en retient quand même
Deux choses. La première, c’est que l’image du « goût masculin pour la minceur » est une construction plus fragile qu’elle n’en a l’air. Suffisamment fragile pour qu’un simple entretien simulé de vingt minutes la fasse bouger. Ça devrait inviter les femmes qui se torturent au miroir à relativiser : ce qu’elles croient mesurer comme un verdict est une moyenne pondérée d’états d’esprit masculins qui varient d’un jour à l’autre.
La seconde, plus intéressante pour l’audience de ce blog : les hommes devraient être conscients que leur propre regard sur les femmes est en partie le produit de leur propre état intérieur. Le jour où il trouve que « toutes les femmes qui passent sont magnifiques », c’est peut-être que tout va bien dans sa vie. Le jour où il trouve qu’aucune n’est à son goût, c’est peut-être lui le problème, pas elles.
Vous avez remarqué ce décalage en vous-même ? Les commentaires sont ouverts.
Référence : Swami V., Tovée M. J. (2012). The Impact of Psychological Stress on Men’s Judgements of Female Body Size. PLoS ONE, 7(8): e42593. DOI : 10.1371/journal.pone.0042593. Relayé en français par Le Figaro Santé, 10 août 2012.



Commenter